Une entreprise qui a inventé sa propre chute
En 1975, un ingénieur de Kodak, Steven Sasson, met au point le premier appareil photo numérique. L'entreprise détient le brevet. Elle domine le marché mondial de la photographie à hauteur de 80 à 90 %. Elle est l'une des sociétés les plus riches et les plus reconnues au monde, son nom aussi familier que celui de Coca-Cola.
Elle avait tout : l'invention, les moyens, l'avance. Elle a quand même chuté, jusqu'au dépôt de bilan en 2012.
Aujourd'hui, si l'on pose la question à des classes de primaire, la réponse est unanime : personne ne sait ce qu'était Kodak. Une entreprise qui pesait autant que Coca-Cola dans l'imaginaire collectif a disparu de la mémoire d'une génération en quelques décennies.
Ce que Kodak a refusé n'était pas un choix, c'était un fait
Le numérique n'était pas une préférence esthétique concurrente de l'argentique. C'était un changement de nature de l'information elle-même :
- Un retour immédiat : un cliché numérique se vérifie tout de suite ; une photo argentique ratée ne se découvre parfois que quinze jours plus tard, voir 2 ans plus tard si vous aviez opté pour une 36 poses, au retour du développement.
- Un tri avant la dépense : on ne développe que ce qui mérite de l'être, au lieu de payer pour tout, y compris les échecs.
- Un partage instantané, sans commune mesure avec les délais du support physique.
Ce n'étaient pas des arguments d'opinion. C'étaient des faits. Kodak pensait pouvoir contrôler la réalité et agir contre elle. Elle a perdu, malgré le brevet, malgré l'argent, malgré la position dominante, parce qu'aucune de ces forces ne pèse face à un changement structurel du retour d'information.
Le même refus, ailleurs
Le monde du sport et de son enseignement vit aujourd'hui une résistance de même nature.
La Fédération Française de Course d'Orientation développe un concept reposant sur des stylos, quand toutes les compétitions de la discipline fonctionnent déjà au numérique depuis 1/2 siècle. Le monde du ski, en 2026, continue de délivrer certains niveaux à l'aide d'abaques papier.
Dans les cours d'éducation physique et sportive, la séance d'aujourd'hui est, dans sa forme, quasiment identique à celle d'il y a cinquante ans : une démonstration, puis une correction après coup.
Ce n'est pas un choix pédagogique parmi d'autres. C'est le même refus que celui de Kodak : nier que la nature de la pédagogie est aujoud'hui mieux comprise, et agir comme si le monde était resté figé.
Le vrai problème n'est pas la technologie, c'est la nature même de la pédagogie
Une démonstration précède le geste : elle donne un modèle, pas un retour sur ce que l'enfant vient réellement de faire. Une correction après coup arrive quand la trace motrice de l'essai s'est déjà effacée de la mémoire de travail, l'enfant doit reconstruire mentalement son geste pour comprendre la correction qu'on lui adresse.
On pourrait croire qu'il suffit de corriger pendant le geste, à l'oral, pour résoudre le problème. Ce n'est pas le cas. En sport, le couple perception-action ne laisse pas de place à un troisième temps : celui de la décision consciente. Si l'enfant qui skie doit écouter une consigne pendant l'effort, il doit encore l'analyser, puis la traduire en action, et c'est déjà trop tard.
Une consigne verbale reste une tâche cognitive à part entière, qui vient se superposer à la tâche physique. Ce n'est pas de la simultanéité : c'est du séquentiel très rapide déguisé en simultané, et en sport, « très rapide » ne suffit pas quand la fenêtre utile se compte en dixièmes de seconde.
Le vrai feedback, celui qui compte, doit être silencieux : intégré au matériel, donné directement, sans passer par une analyse consciente.
Aujourd'hui la technologie sait le faire, et le fait très bien.
Un exemple concret : la ligne laser
Un système de réalité augmentée par laser peut tracer, en temps réel, une ligne sur une piste de ski. L'enfant doit poser son ski sur cette ligne. La ligne n'est pas une consigne apportée de l'extérieur : elle fait partie intégrante de l'action, perçue et couplée au geste dans le même registre que l'équilibre ou la sensation de la neige sous le ski, au même titre qu'un rebord de trottoir qu'on évite sans y penser.
C'est un feedback continu, ajusté en permanence à ce que fait l'enfant, quand une consigne orale reste un événement ponctuel, discret, différé et compliqué a apprehender. Ce n'est pas une amélioration technologique de plus : c'est un changement de structurel de l'enseignement, exactement le saut qu'a représenté le numérique face à l'argentique.
Le confort a un prix, et ce sont les enfants qui le paient
Préparer une séance qui mobilise réellement les enfants demande du travail en amont. Ne pas le faire est plus confortable dans l'instant, mais cela produit des séances fades, pensées pour des enfants d'il y a cinquante ans, souvent suivies du reproche fait à l'enfant de ne pas être motivé.
Le problème de dispositif devient un problème d'enfant à gérer. C'est une manière de ne jamais remettre en cause la pratique.
Ce confort a un coût différé, comme celui de Kodak. Mais ici, ce n'est pas une entreprise qui disparaît : c'est l'attractivité de l'activité physique elle-même qui s'érode, face à des écrans et des loisirs sédentaires qui, eux, n'ont jamais cessé d'évoluer avec leur époque.
Ne pas confondre moderniser et numériser
Il y a un piège à éviter : croire qu'il suffit d'ajouter du numérique pour résoudre le problème. Un stylo remplacé par une tablette, sans changer la pédagogie sous-jacente, ne change rien à la nature du feedback donné à l'enfant, c'est le même vice que celui qu'on reproche aux dispositifs figés, avec un vernis différent.
La bonne question n'est jamais « comment numériser cette activité ? », mais « quel est la pédagogie dont cet enfant a réellement besoin, et à quel moment précis de son geste ? ». Parfois la réponse est un capteur, une ligne laser, un système de correction automatisé, une arche judicieusement placée. Parfois elle ne l'est pas. Ce qui doit rester premier, c'est la pédagogie, la technologie n'est jamais qu'un moyen de la servir enfin correctement, quand jusqu'ici on ne le pouvait pas.
La leçon de Kodak
Kodak avait le brevet, l'argent, le marché. Il a perdu parce qu'il a confondu confort et réalité, et qu'il a cru pouvoir imposer son rythme à un changement qui ne lui demandait pas son avis.
L'enseignement du sport a, aujourd'hui, cette même opportunité que Kodak a eue et manquée : la technologie qui permettrait enfin de traiter correctement la pédagogie, de libérer l'enseignant des tâches répétitives, de donner à chaque enfant un retour d'information à la hauteur de ce que sa perception et son geste exigent réellement.
La question n'est pas de savoir si ce changement aura lieu. Il a déjà eu lieu.
Il existe aujourd'hui une concurrence au sport : celle de la sédentarité, des écrans, des loisirs immédiatement gratifiants, une concurrence qui, elle, a compris et géré les évolutions de notre société. Le sport, comme toute pratique humaine, est soumis à une loi darwinienne de son évolution. Et Darwin n'a jamais dit que le plus fort survit : il a dit que survit celui qui s'adapte à un environnement qui a changé. Kodak était le plus fort du marché, cela ne l'a pas sauvé. Le sport dispose aujourd'hui d'institutions, de fédérations, d'une image sociale positive, rien de tout cela ne le protégera s'il continue d'enseigner comme si l'environnement de l'enfant n'avait pas changé.
Ce n'est pas une question de force, ni de puissance. C'est une obéissance à des lois naturelles incontournables. Le sport perdra face à la sédentarité s'il ne change rien à son enseignement, non par choix, mais par nature. Personne n'est puni, personne n'est récompensé ; ceux qui s'adaptent restent, les autres disparaissent, un point c'est tout.
La seule question qui reste ouverte est de savoir qui, dans dix ou quinze ans, sera Kodak?
Pas nous, j'espère.