Essai — le rôle de l'enseignant

Les Conquérants de l'inutiles

Les conquérants inutiles

Si ton travail peut être fait par une machine, alors ce n'est pas un vrai travail.

5 min de lecture · Pédagogie · Biathlon · Learn-O ·

Il existe une phrase qui revient de plus en plus avec l’avènement de l'intelligence artificielle: si ton travail peut être fait par une machine, alors ce n'est pas un vrai travail. C'est une idée qui circule sous plusieurs formes, mais elle a le mérite de poser une question simple et dérangeante. Elle prend, sur un terrain d'une séance de biathlon, un relief particulièrement net.

Une journée, un moniteur, des élèves

Prenons une séance de biathlon pour de jeunes tireurs. Le moniteur donne le départ. Il remet les cibles à zéro entre chaque passage .
Il compte les balles tirées.
Il compte les tours de pénalité que chaque enfant doit effectuer après un tir manqué.
Il gère les arrivées, l'une après l'autre .
Si les carabines sont à air comprimé, il faut aussi remettre les plombs, changer les recharges de gaz, repeindre les cibles, ramasser les plombs...

Toutes ces tâches occupent l'essentiel du temps de la séance. Elles sont mécaniques, répétitives, elles demandent de la rigueur mais aucune expertise pédagogique particulière.
N'importe quel adulte, ou enfant suffisamment attentif pourrait les exécuter après quelques minutes d'explication. Un système automatisé, encore plus.

Et pendant tout ce temps, le moniteur n'est pas avec les enfants. Il n'est pas sur le pas de tir en train de regarder la position d'un enfant qui vise mal par exemple. Il n'interagit pas.
Pire, il ne voit même pas ce qui ne va pas, faute de temps et d'attention disponibles pour le regarder. Non seulement il n'aide pas, mais il ne sait même pas où l'aide devrait intervenir.

Ce que ça révèle

On a établi ailleurs qu'enseigner, c'est aider pendant l'action. Ce moniteur de biathlon, occupé à remettre des cibles à zéro et à compter des balles, n'aide jamais pendant. Il gère une logistique.
Une logistique nécessaire, personne ne le conteste, mais une logistique qui n'a rien à voir avec l'acte d'enseigner, et qui pourtant absorbe la totalité du temps censé être consacré à cela.

On retrouve la même structure en course d'orientation, quand l'adulte attend à l'arrivée pour valider ou non un parcours, une tâche qu'une machine pourrait faire, et qui l'éloigne du terrain où se trouvent les enfants, au moment précis où ils auraient besoin d'un regard.
Ce n'est pas propre au biathlon ni à la course d'orientation.
C'est une structure qu'on retrouve, sous des formes variées, dans une bonne partie de l'enseignement sportif : un adulte débordé par des tâches mécaniques, dont le temps disponible pour l'enseignement réel, celui qui suppose une présence et un regard affûte, finit par se réduire à presque rien.

Les conquérants inutiles

Il y a un récit de montagne, écrit par l'alpiniste Lionel Terray, qui s'intitule Les Conquérants de l'inutile. Le titre décrit des hommes qui gravissent des sommets sans autre utilité que la conquête elle-même, un inutile assumé, presque revendiqué comme une forme de grandeur.

Ce que décrit ici l'acte de ce moniteur de biathlon est un retournement cruel de cette formule. Il arrive sur le terrain avec toute la posture du conquérant, l'autorité, l'expertise supposée, le rôle d'enseignant. Mais sur le terrain, occupé du premier au dernier instant par des tâches qu'une machine ferait aussi bien, il ne conquiert rien. Il est, lui, l'inutile. Pas l'inutile noble qu'on conquiert par choix, l'inutile qu'on subit, celui d'une présence qui ne sert à rien à l'endroit précis où elle devrait compter le plus.

Ce que ça change

La solution n'est pas de reprocher à ces moniteurs leur manque d'engagement. Ils font, souvent avec sérieux, tout ce que la logistique de la séance leur demande. Le problème n'est pas la personne, c'est la répartition du temps qu'on lui impose. Tant que la gestion mécanique de la séance restera à la charge de l'adulte, son rôle d'enseignant continuera de se réduire à ce qu'il en reste, souvent très peu.

Automatiser ce qui peut l'être, le départ, le comptage, la validation, la remise à zéro, n'est donc pas un geste de modernisation gratuite. C'est la condition la plus directe pour rendre au moniteur le temps de faire ce que lui seul peut faire : regarder, être présent, aider pendant. Ce qui peut être fait par une machine devrait l'être, non pas parce que l'humain ne vaut rien, mais précisément pour lui laisser la place de faire ce qui, lui, a vraiment de la valeur.

Une machine qui le fait déjà

Ce système automatisé n'est pas une hypothèse. Il existe. Learn-O, pour la course d'orientation, aidé d' Ecoaims, pour le biathlon, prennent en charge la totalité de ces tâches mécaniques et répétitives, le départ, le comptage, la remise à zéro, la validation (pour simplifier, Learn-O sait compter les tours, Ecoaims sait compter les balles).
Et cette machine ne se contente pas de remplacer le moniteur sur 100% de ces tâches, elle les exécute mieux que lui : elle ne se trompe jamais, elle distribue des récompenses que l'attention humaine n'aurait jamais le temps d'accorder à chacun, et elle permet des rotations bien plus importantes qu'un adulte débordé n'en gérerait jamais seul.

Ce que ça libère n'est pas un luxe. C'est exactement le temps que le moniteur, jusque-là, n'avait jamais eu : celui de regarder l'enfant mal positionné, de s'approcher de celui dont la l'expertise se dégrade, d'aider pendant, là où l'aide sert vraiment à quelque chose. Le conquérant peut enfin conquérir quelque chose d'utile.