Essai — motivation et apprentissage

La variable
oubliée

On mesure toujours l'effet sur le contenu. Jamais la cause, qui se loge ailleurs.

6 min de lecture · Pédagogie · Motivation · Learn-O ·

Une variable qu'on ne mesure jamais

Toutes les études qui comparent deux méthodes pédagogiques suivent le même protocole. On garde le programme identique pour les classes tests. On applique deux méthodes différentes. On mesure le résultat à la fin : un score, un taux de réussite, une note.

Ce résultat mesure une seule chose : ce que l'enfant a retenu du contenu. Il ne mesure jamais ce qui s'est passé entre les deux méthodes pour produire cet écart. La motivation, l'engagement de l'enfant pendant la séance, l'envie qu'il a eue ou non de s'investir, tout cela reste invisible dans le protocole. On l'infère après coup, à travers son effet indirect sur le score. On ne la mesure jamais directement.

C'est un peu comme mesurer l'effet d'un engrais sur la hauteur d'une plante sans jamais mesurer l'eau qu'elle a reçue. Si la plante à l'engrais A pousse plus haut que celle à l'engrais B, l'étude conclut que l'engrais A est meilleur. Mais si c'est l'eau, une variable qu'on n'a jamais pensé à mesurer, qui expliquait tout l'écart, la conclusion est fausse. L'engrais n'a fait que révéler un écart dont la cause lui était étrangère.

En pédagogie, l'eau, c'est la motivation. Elle n'est pas oubliée par accident. Elle est oubliée par construction, parce qu'aucun protocole de recherche courant ne pense à la traiter comme une variable indépendante à mesurer pour elle-même.

Attention et motivation ne sont pas la même chose

Il faut d'abord séparer deux notions qu'on confond facilement. L'attention est une ressource qu'on dépense. Elle peut être mesurée en durée, en intensité, en fraction du temps de classe réellement mobilisée. C'est ce qu'on a appelé ailleurs l'At, une unité d'attention à 100 %.

Mais une ressource ne se dépense jamais toute seule. Il faut une raison de la dépenser. C'est le rôle de la motivation. Elle n'est pas la monnaie, elle est ce qui donne envie de sortir la monnaie du portefeuille. L'attention mesure combien est dépensé. La motivation explique pourquoi on a envie de le dépenser.

Cette distinction a une conséquence directe. On ne peut pas forcer la motivation de la même façon qu'on peut forcer l'attention. On peut obliger un enfant à fixer un tableau, à garder les yeux ouverts, à rester assis en silence : c'est de l'attention contrainte, de mauvaise qualité, mais elle existe. On ne peut rien obliger de tel pour la motivation. Elle est là, ou elle n'y est pas. C'est un moteur, pas une posture qu'on peut imposer de l'extérieur.

Le concept qui décrit le mieux ce que produit une motivation qui fonctionne bien est celui de flow, défini par le psychologue Mihaly Csikszentmihalyi : un état d'absorption totale dans une activité, où l'action et la conscience de l'action se confondent, où l'idée même de faire un effort pour rester concentré disparaît. Dans le flow, l'attention n'est plus dépensée consciemment. Elle est simplement au service de l'activité, comme si elle ne coûtait plus rien. C'est l'état vers lequel une bonne motivation conduit naturellement.

La motivation ne se viole pas. Elle se séduit.

Le contenu est fixe, le contenant ne l'est pas

Reste une question pratique. Si la motivation ne peut pas être imposée, où peut-elle être logée ?

Pas dans le contenu. Le programme scolaire est un fait imposé, aussi rigide que l'horaire de la journée de classe. On ne peut pas rendre une table de multiplication intrinsèquement désirable. C'est un fait arbitraire à mémoriser, ni plus ni moins motivant en soi qu'un autre. Chercher la motivation du côté du contenu, en l'habillant, en le décorant, en ajoutant une histoire ou un personnage autour d'une leçon, c'est chercher au mauvais endroit : on décore un objet qui n'a structurellement rien à offrir sur ce plan.

Il ne reste donc qu'un seul endroit où loger la motivation : le contenant. La forme dans laquelle le contenu est délivré, indépendamment de ce que ce contenu est précisément. C'est la même logique que celle qu'on retient parfois pour l'attention : le temps de classe est fixe, donc la seule variable pilotable est l'attention. Ici, le contenu est fixe, donc la seule variable pilotable est le contenant.

Cette conclusion est plus radicale qu'elle n'y paraît. Elle affirme qu'on n'a pas le choix. On ne peut pas produire de la motivation en travaillant sur le contenu, parce que le contenu n'a pas de levier à offrir sur ce plan. On ne peut la produire qu'en travaillant sur le contenant, sa forme, sa structure, la manière dont il engage le corps et l'esprit de l'enfant, indépendamment du programme qu'il transporte ce jour-là.

Ne pas confondre la cause et la conséquence,
la tête et le cœur.

Pourquoi la recherche ne voit pas cette variable

Revenons au protocole de recherche du début. Il compare deux contenants (deux méthodes) à contenu identique, et mesure le résultat sur le contenu. Cette conception reproduit exactement l'erreur qu'on vient de décrire : elle traite le contenant comme un simple vecteur de transmission du contenu, jamais comme la source d'une variable propre qu'il faudrait isoler et mesurer pour elle-même.

Si la méthode A obtient de meilleurs résultats que la méthode B, l'étude conclut que la méthode A transmet mieux le contenu. C'est une lecture possible, mais ce n'est pas la seule, et ce n'est probablement pas la bonne. L'écart peut venir entièrement d'ailleurs : la méthode A a simplement mieux mobilisé la motivation, et c'est cette motivation, via l'attention qu'elle a produite, qui a fait tout le travail. Le contenu n'a rien à voir avec l'écart observé. Il ne fait que le révéler.

Tant qu'aucun protocole ne mesure la motivation directement, indépendamment du résultat final sur le contenu, cette variable restera invisible dans la recherche en pédagogie, quelle que soit par ailleurs la rigueur de la méthode employée pour tout le reste.

Ce que ça change

Cette lecture a une conséquence pratique immédiate pour quiconque conçoit un dispositif d'apprentissage. La question à se poser n'est pas comment rendre tel contenu plus intéressant. C'est quel contenant produit, par sa forme même, l'engagement dont ce contenu a besoin pour être reçu.

C'est exactement ce qui distingue un bon dispositif d'un mauvais, indépendamment du programme qu'il fait passer ce jour-là. Le contenant qui capte la motivation fonctionnera avec n'importe quel contenu qu'on lui confie, une table de multiplication comme une règle d'orthographe. Le contenant qui ne la capte pas échouera, quelle que soit la qualité du contenu qu'on lui fait porter, aussi bien conçu, aussi bien écrit, aussi conforme aux programmes soit-il.

Une conviction de terrain

Learn-O n'a jamais été pensé comme un contenu. C'est un contenant, construit pour générer de la motivation et mobiliser les ressources de l'enfant, quel que soit le contenu qu'on lui confie ce jour-là, calcul, lecture, repérage dans l'espace. Le programme reste le programme. Ce qui change, c'est la forme dans laquelle il arrive à l'enfant.

C'est précisément parce que cette variable reste invisible dans la plupart des protocoles de recherche qu'elle est aussi la plus facile à négliger sur le terrain. Elle ne l'est pas moins pour autant. Elle est simplement plus difficile à mesurer que la variable qu'on regarde d'habitude. Ça ne la rend pas moins réelle. Ça la rend juste plus facile à oublier.