Essai — travail d'équipe

La dictature des doigts de pieds

On fait des équipes de dix parce qu'on a dix doigts de pieds.

5 min de lecture · Pédagogie · Équipes · Learn-O ·

Une question posée à Régis

« Dis Régis, on fait des équipes de combien ? »

Régis est venu en tongs. Il regarde ses pieds et répond : « Ben, dix. »

La scène est imaginaire, mais la réponse est celle qu'on obtient le plus souvent, dénuée de tout raisonnement.

Pourquoi dix ?

On fait des équipes de dix pour une seule raison : on compte en base dix, parce qu'on a dix doigts et dix doigts de pieds. Aucune raison pédagogique ne l'impose. Aucune raison d'organisation non plus : trente personnes se répartissent aussi bien en six équipes de cinq qu'en trois équipes de dix.

Cela se nome la dictature des doigts de pieds.

Le calcul

Dans une équipe de n personnes, le nombre d'interactions possibles est n(n-1)/2, c'est-à-dire n multiplié par n moins un, divisé par deux. C'est la formule de Brooks, dans The Mythical Man-Month (1975), pour les voies de communication d'un projet.

Nombre d'interactions possibles selon la taille de l'équipe
Participants Interactions possibles Par rapport à 5 Verdict
5 10 ×1 Le mieux
6 15 ×1,5 La limite
7 21 ×2,1 Beaucoup
8 28 ×2,8 Trop
9 36 ×3,6 Beaucoup trop
10 45 ×4,5 Beaucoup trop Régis

Interactions possibles = n(n-1)/2, où n est le nombre de participants.

Passer de cinq à dix double l'équipe, mais multiplie par 4,5 les interactions possibles : dix pour cinq personnes, quarante-cinq pour dix.

Ce sont des interactions possibles, un plafond théorique, pas une obligation. Mais plus il y en a, plus l'équipe doit s'organiser pour ne pas les perdre, et plus il devient facile pour un enfant de s'effacer.

Ce que dit la recherche

Ce constat n'est pas nouveau. On l'attribue à Maximilien Ringelmann, un ingénieur agricole français dont les expériences datent des années 1880 et qui a publié en 1913. Son article original n'a été redécouvert qu'en 1986, par Kravitz et Martin. L'effet qui porte son nom est la baisse de l'effort individuel quand le nombre de personnes qui travaillent ensemble augmente.

Les travaux sur la paresse sociale, notamment ceux de Latané, en donnent un mécanisme précis : on travaille moins quand sa contribution n'est pas identifiable. Dans un groupe de dix, personne ne voit ce que chacun apporte, et chacun peut se dire que cela ne se verra pas.

C'est pour cela que le dispositif compte autant que la taille. Quand un ordinateur valide la carte de chaque participant et que chaque pièce est indispensable à l'édifice, la contribution de chacun est identifiable. Réduire l'équipe et rendre chaque pièce visible attaquent le même problème.

Une précision s'impose. Pour des problèmes que le groupe doit résoudre ensemble, certaines expériences suggèrent des équipes encore plus petites, de deux ou trois personnes. Mais si l'on reparle de l'escape game de travail (article précédent) c'est différent : la tâche y est scindée en pièces distinctes, et chaque enfant a la sienne. C'est pour ce cas-là que la règle de cinq ou six est posée.

Ce que je fais sur le terrain

Les équipes de dix reviennent sans cesse en team building. Intervenir auprès d'une équipe de dix, c'est déjà partir perdant, la solution est de la couper en deux équipes de cinq, et d'additionner les points à la fin. Le résultat collectif reste le même, mais chacun retrouve sa place. Et dire que Régis avait la solution en mains pieds, il a juste mal regardé.

La règle

Pas plus de cinq ou six par équipe. Cinq est le mieux, six est la limite. Au-delà, on perd l'essence même de ce pour quoi on le fait : que chaque participant apporte sa pièce, que chaque élément y trouve sa place.

La prochaine fois qu'on vous demandera de combien doivent être les équipes, ne faites pas comme régis, ne regardez pas vos pieds.